19

– Luke a bien été capable d’affronter Vador, dit Callista. Il a été battu, s’est fait trancher la main – comme Vador – et a accepté le fait que le Seigneur de Sith était son père. Acceptant ce postulat, il a continué à vivre en conséquence. Tu n’as jamais eu cette occasion…

– Ce n’est vraiment pas une expérience très tentante, répondit Leia avec sécheresse. J’ai connu Vador. Je l’ai vu dans l’ombre de Palpatine à chaque fois que je me suis rendue à la cour. Crois-moi, je n’accepterai jamais qu’il ait pu être mon père.

– Alors tu seras toujours l’esclave de son ombre.

La colère apparut dans les yeux de Leia. Pendant un long moment, ils plongèrent dans le regard gris de Callista et reflétèrent les éclats du feu et de toutes les lumières au sodium du campement théran. La plupart des adeptes s’étaient allongés près de l’entrée d’une des plus grosses cavernes après la fin de la Tempête de Force. Tous étaient endormis. Quelques-uns se relayaient pour monter la garde un peu plus haut dans le canyon. Bé avait disparu. Pour communier avec la nuit, avait dit quelqu’un. Apparemment, c’était ce que les Oracles avaient l’habitude de faire car tout le monde avait hoché la tête à cette évocation.

Leia et Callista, à l’écart des autres, étaient restées seules.

Leia détourna le regard. Ses cauchemars, ainsi que les formes et les visages de ses terreurs, lui revinrent. Elle se rappela la colère qui s’était emparée d’elle, le besoin de prouver qu’elle était quelqu’un d’autre que la fille d’Anakin Skywalker. Elle s’était accaparé l’une de ses armes, les Noghris, et s’en était servie pour sa propre sécurité et celle de ses enfants. Elle s’en était servie pour réparer les dommages qu’il avait pu leur causer. Elle frissonna à la seule pensée d’avoir à relever la tête et dire haut et fort : Je suis la fille du Seigneur Vador.

– Je me demande ce que cela signifierait, dit-elle doucement, pesant ses mots, si je l’acceptais. Si je le prenais comme une part de moi-même. Comme Luke l’a fait.

– Tu veux dire, pour les autres ? (Callista entoura ses genoux de ses bras. Elle était assise sur un rocher aux multiples facettes dont le dessus érodé était lisse comme du verre. Ses longs cheveux sombres, dépassant du col de son manteau de cuir rouge, battaient dans le vent.) Pour tous ceux qui pourraient se demander ce que sa fille fait à la tête du Conseil ?

– Peut-être, répondit Leia. Mais surtout pour moi-même. Et pour les enfants. Cela prendra du temps…

L’idée la révolta. Dans sa gorge, des larmes chaudes succédèrent à sa colère.

– Personne ne te demande de le faire dès demain. Mais si tu connais ce que tu gardes de lui au fond de toi, tu pourras isoler ce que tu ne veux pas et ne garder que ce que tu souhaites t’approprier. Tu ne peux pas te permettre de ne pas être forte, Leia. Tu ne peux pas laisser ce genre de chose t’arriver. Jamais.

– Non, dit-elle doucement. Je le sais bien.

Callista se leva et décrocha son sabrolaser de sa ceinture. La lame couleur de soleil se dressa comme un rayon d’été dans les ténèbres hivernales.

– Alors, commençons…

S’entraîner avec Callista était d’une certaine façon plus facile que de s’entraîner avec Luke, même si la Jedi déchue était du même niveau que le frère de Leia sans pour autant posséder son sens de la pédagogie. Cependant, Callista comprit très vite quelles étaient les techniques les mieux adaptées à la taille et au poids de Leia. Elle connaissait les attaques et les parades, avec l’instinct de quelqu’un qui s’est rigoureusement entraîné pendant des années. Elle avait une bien meilleure appréciation des distances et du chronométrage que tous les hommes avec qui Leia avait eu l’occasion de travailler. Quand elle s’entraînait avec Luke, Leia ne ressentait aucune forme de danger. Elle n’avait pas peur du doux bourdonnement des lames au laser, capables pourtant de pénétrer la chair comme un fil le beurre. Elle ne ressentait qu’une étrange excitation, une sensation de liberté qu’elle n’arrivait pas à accepter car cela lui semblait bien trop parfait.

– Ton jeu de jambes, dit Callista d’un ton monocorde en carbonisant un caillou à près d’un centimètre de la botte de Leia. Pense à ton jeu de jambes. N’aie pas peur de ton esprit. Essaie de ne pas te surveiller.

Leia fit un pas en arrière. Sa lame bourdonnante envoya des reflets azur sur son visage en sueur. Les longues mèches de ses cheveux auburn lui collaient au front et pendaient devant ses yeux.

– Mais si je ne me surveille pas, j’ai peur de faire quelque chose de mal.

– Je sais, dit Callista. Tu as passé toute ta vie à te surveiller. Tu as peur de quoi ?

– J’ai peur de blesser quelqu’un, répondit Leia qui sut que c’était la vérité.

Elles ne parlaient plus de combat, à présent. Elles en étaient toutes deux conscientes.

– Tu sauras quand viendra le moment de frapper, dit Callista. Et quand viendra celui de reculer. Le meilleur moyen d’apprendre est de s’entraîner le plus possible…

– Je ne veux pas devenir…

Les mots se figèrent dans sa gorge.

– Quoi ? Un autre Palpatine ? demanda Callista. Un autre Vador ? Cela n’arrivera pas. Tu ne deviendras même pas un autre Bail Organa. Tu es Leia.

La princesse demeura silencieuse. Elle observa la douce lumière bleutée de sa lame ainsi que le reflet plus pâle de celle de Callista. Ces deux faisceaux dénués de chaleur illuminaient les ténèbres tout autour d’elles, isolant les deux femmes au cœur d’un feu de braise. La chef d’Etat et la guerrière. Le penseur et l’instinctif.

– Tu ne t’en es pas rendu compte encore ? interrogea Callista d’un ton beaucoup plus calme. Luke, lui, l’a compris.

La respiration haletante de Leia se ralentit. L’arme lui sembla plus stable au creux de ses mains, comme un prolongement naturel d’elle-même. Pour la première fois de sa vie, elle se mit à sourire en manipulant son sabrolaser. Et en souriant, elle s’avança vers l’autre femme pour reprendre le combat.

Callista lui fit signe d’arrêter. Leia baissa son arme. La Jedi déchue tourna la tête et écouta. Ses sombres sourcils se froncèrent. Quelques secondes plus tard, Bé réapparut dans les lumières du campement, son visage couvert de cicatrices, entouré de ses longs cheveux, affichait une certaine détermination.

– Ils s’approchent de la station de tir, dit-il. Ils arrivent de Ruby Gulch. Ils sont des douzaines. Je pense qu’ils vont également s’en prendre à d’autres stations.

– Comment sait-il cela ? demanda Leia.

Callista et elle suivirent le reste de la troupe vers les cavernes dans lesquelles étaient dissimulés speeders et cu-pas. Leia s’installa sur une remorque à répulsion en compagnie de trois autres adeptes. Callista enfourcha un cu-pa au pelage doré et abaissa son voile gris devant son visage. Elle assura son fusil et ses grenades sur son épaule.

– Des voix leur disent… C’est ce qu’ils prétendent. Des voix qui leur parlent dans leur esprit s’ils dorment en certains lieux, loin dans les collines, ou s’ils boivent une décoction de certaines herbes qui, d’après ce que j’ai compris, supprime temporairement l’activité de l’hémisphère gauche du cerveau. Bé est un guérisseur. La Force est avec lui. C’est le cas de beaucoup d’autres Oracles.

Elle lança un fusil et une arbalète à Leia. Il y avait des flèches à l’arrière de la remorque que les hommes et les femmes se répartirent. Les animaux et les véhicules se mirent en route dans les premières lueurs de l’aube glacée, avançant silencieusement comme une rivière au fond du canyon.

– La Force est tellement puissante dans cet endroit, dit-elle doucement en tenant, de ses mains gantées, les rênes de son cu-pa. Djinn, mon maître, m’avait fait part des rumeurs qui couraient au sujet de cette planète. Il y avait cette histoire de deux jeunes Jedi, venus ici il y a des siècles de cela dans l’espoir de combler leurs lacunes dans la connaissance et la maîtrise de la Force. On n’a jamais plus entendu parler d’eux mais, apparemment, l’un d’entre eux était un Hutt. Les Hutts peuvent vivre longtemps… (Elle secoua la tête, repensant à cette jeune femme qui, un an auparavant, avait laissé derrière elle les épaves de la flotte de l’amiral Daala pour se lancer à la recherche d’un point de chute, d’un indice qui lui permettrait de se sortir du labyrinthe dans la reconquête de ses pouvoirs perdus.) Tu sais très bien ce que j’ai découvert. La mesquinerie, de vieux ennemis, l’esclavage… Et j’ai pensé : « Plus jamais ça. » J’ai pensé que je ne serais plus jamais le pion de qui que ce soit à cause de ces pouvoirs dont j’étais dotée à la naissance, à cause de ces pouvoirs que je ne possède même plus. Mais quand j’étais prisonnière, j’ai vu l’Infaillible. J’ai deviné ce que Dzym avait derrière la tête. Je crois comprendre que tu n’as pas reçu mon message…

– Si, je l’ai reçu. (Leia assura la bandoulière du fusil sur son épaule et s’agrippa à l’une des tourelles de tir improvisées de la remorque.) C’est juste qu’à ce moment-là, les choses étaient allées trop loin pour que je puisse reculer. Je l’ai reçu le jour où je suis partie en mission.

– Tu aurais dû te faire porter pâle.

– Il a fallu des mois à Q-Varx et aux Rationalistes pour organiser cette rencontre. Ils y avaient mis de la bonne volonté. Des pions… Pas des espions. J’ai lu toute leur correspondance. Je ne voulais pas risquer de répercussions politiques à cause d’un refus.

Callista secoua la tête.

– Ce sont des décisions qu’il faut savoir prendre, continua Leia. (Elle hésita un moment et reprit la parole parce qu’elle avait elle-même horreur des mauvaises surprises.) Luke est venu aussi. Il a assisté à mon départ d’Hesperidium puis il a pris un chasseur pour partir à ta recherche à la surface de la planète.

Callista tourna prestement la tête.

– Je ne sais pas où il est…

Elle regarda dans une autre direction. Tout ce qu’on pouvait voir de son visage était sa peau couleur d’ivoire mais, derrière le voile, ses grands yeux gris s’étaient emplis de larmes.

Ils progressèrent un long moment en silence, suivant une piste qui paraissait vaguement familière, une piste parsemée de roches brisées, d’éclats de cristal et de talus de gravillons qui créaient de curieux reliefs sur le fond désespérément plat du canyon. Les vents de l’aube se levèrent et le faible soleil se mit à réchauffer les étendues du lit de l’océan disparu. Clignant des yeux pour s’habituer à la lumière grise et soyeuse, Leia distingua les masses des falaises entourant la station de tir et l’enchevêtrement des superstructures de ses installations de défense. L’ensemble était bien noir contre le ciel couleur de perle.

– Je n’ai rien trouvé ici qui soit susceptible de m’aider, dit calmement Callista. La Force est présente mais sous une forme que je n’arrive ni à palper ni à comprendre. Ce qu’il y a de vivant dans cet endroit – s’il y a bien quelque chose de vivant, d’ailleurs – est invisible, intangible. Crois-moi, j’ai déjà essayé de l’atteindre, de le toucher. Les Oracles prétendent que ce sont les fantômes des Grands Anciens qui leur parlent. Je pense qu’ils ont tort. Ces voix ne sont en fait que la matérialisation de choses que les Oracles ont déjà à l’esprit. (Elle secoua de nouveau la tête. Ses yeux se rétrécirent dans le reflet crépusculaire.) Il y a une femme à Hweg Shul qui possède des parts dans une affaire de fret. Quand tout cela sera terminé, je la contacterai pour voir si je ne peux pas obtenir un passage pour partir d’ici en travaillant sur un petit cargo. Est-ce que tu vas dire à Luke que tu m’as vue ?

– C’est comme tu veux, répondit Leia. Oui, j’aimerais bien mais je n’en ferai rien si tu ne le veux pas.

Callista s’apprêta à dire quelque chose. Elle réfléchit un instant et finit par demander :

– Qu’est-ce qui serait le mieux, à ton avis ?

– Je pense que ce serait bien si je lui disais.

– Alors, fais-le, dit Callista. Fais-lui comprendre, si tu y arrives. Dis-lui que je l’aimerai jusqu’à la fin de ma vie. Mais cette vie… Il ne peut malheureusement pas en faire partie…

Par-delà les falaises de cristal, des éclairs blancs se formèrent, pareils à des serpents froids et pâles dans la lumière matinale. Leia empoigna le rebord de la remorque. Celle-ci se mit à tanguer et à rouler, comme chahutée par un tremblement de terre. Pourtant, sous les élévateurs antigrav, le sol ne bougeait pas. Un pan de rocher d’obsidienne, d’une masse de plusieurs tonnes, se décrocha des flancs du canyon juste devant eux. Il s’écrasa sur le sol en soulevant un véritable tourbillon de gravillons acérés qui retombèrent en pluie sur eux.

Les Thérans à bord des speeders se mirent à crier et s’emparèrent de leurs armes. Callista et Bé calmèrent leurs cu-pas pour que les animaux ne cèdent pas à la panique.

– Encore une, dit Callista à voix basse. Pire que la dernière, j’ai l’impression.

– Il y a certainement quelqu’un avec eux qui doit commander à cette tempête, dit Bé. (Ses yeux noirs de lézard étaient fermés. L’Oracle semblait écouter attentivement.) Il manipule cet ouragan avec sa propre volonté. Il l’invoque. Il le dirige.

– C’est sûrement Beldorion.

– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda un homme à côté de Leia sur la remorque à flotteurs.

Il regarda nerveusement en direction des falaises qui étincelaient dans la lumière changeante. Le monde semblait sur le point de plonger dans le chaos.

Bé secoua ses longues tresses.

– Nous ne pouvons faire que ce qui nous est donné de faire, dit l’Oracle. Nous les affrontons et nous mourons.

 

Assister à la profanation des cadavres de Cybloc XII avait été un spectacle horrifiant. Voir les rixes entre pillards, les droïds automatiques patrouiller comme des insectes, les mourants se faire délester de leurs bijoux et de leurs crédits par des voleurs, était encore pire. L’éclairage ambiant du dôme avait rendu l’âme. Les circuits auxiliaires étaient en train de faiblir. Dans les bureaux du centre médical, C3 PO, avec son infinie patience de droïd, envoyait inlassablement son signal de détresse, utilisant toutes les gammes de basique ainsi qu’un échantillon des six millions de langues de son répertoire. L’éclairage avait presque totalement disparu. Seuls quelques bâtiments étaient encore illuminés sur la place voisine. De pâles rayons de lumière projetés par les fenêtres tombaient dans la rue où plus rien ne bougeait. Le pillard était toujours étendu, mort, à l’endroit même où il s’était écroulé. On l’avait dépouillé de sa combinaison isolante. D’autres pillards lui avaient également dérobé toutes les pièces d’ordinateur qu’il transportait. Ce n’était plus qu’une petite forme noire dans les récepteurs visuels à infrarouges de C3 PO. L’odeur de la bactérie étrangère et des corps en décomposition empuantissait l’air.

– Cela ne sert à rien, finit par dire le droïd de protocole.

Le voyant rouge de D2 R2, qui attendait immobile comme un radiateur dans un coin de la pièce, se mit à clignoter de façon interrogative.

– L’ordinateur central de la base a été complètement vidé de ses organes vitaux. Même si quelqu’un essaye de se poser, nous n’avons aucun moyen de le savoir.

D2 sifflota une réponse.

– Oh, bon d’accord. Mais je ne vois pas à quoi cela va nous avancer. Je suppose que nous allons rester assis ici jusqu’à ce que nos cellules énergétiques soient vides. Le chaos et la destruction s’abattront alors sur la République. (En d’autres circonstances, C3 PO aurait énoncé ces paroles par habitude et fatalisme face à une menace potentielle. Là, il était bien obligé de constater que ce n’était que la vérité.) Nous aurons fait de notre mieux…

L’astromec siffla et se réinstalla dans sa position de repos. Il était inconcevable, pour l’un comme pour l’autre, de faire autre chose que « leur mieux ».

C3 PO retourna à son microphone bricolé.

– Détresse sur Cybloc XII. Détresse sur Cybloc XII. Prière d’envoyer une équipe d’évacuation. Prière d’envoyer une équipe d’évacuation… Ee-tsuü Cybloc XII. Ee-tsuü Cybloc XII. N’geeswâ eltipic’uü ava’acuationma-teemâ negpo, insky… Dzgor groom Cybloc XII. Dzgor groom Cybloc XII. Hch’ca shmim’ch vrörkshkifuth gna gna kabro n’grabiaschkth moah…

Il réfléchit ensuite un long moment, le temps de fouiller dans ses banques de données vocales. Le langage yeb ne disposait pas de termes techniques. Il était donc nécessaire de reconstituer des phrases à l’aide d’équivalents linguistiques.

– De nombreux conglomérats sont respectueusement conviés d’urgence à coordonner leurs activités pour empêcher la disparition d’un autre conglomérat. Ce dernier ne représente aucun danger pour eux et ne représentera aucun danger pour eux et leurs enfants dans un futur immédiat ou lointain.

Il avait vraiment fait de son mieux.

Le bith était plus facile.

– Six-Cinq. Douze-Sept-Huit. Deux-Neuf-Sept. Pour de nombreuses raisons, C3 PO adorait le bith.

– Détresse sur Cybloc XII. Détr… D2 ! Regarde ! Il y a un vaisseau qui arrive ! (Il indiqua le dôme de transparacier. A travers les panneaux de Transpariflex, dans les teintes sinistres du ciel, l’éclat rougeoyant de rétrofusées venait d’apparaître.) Est-ce que tu peux arriver à obtenir quoi que ce soit de l’ordinateur ?

D2 R2 avait déjà essayé. Une bonne douzaine de fois. Il émit un bip négatif. C3 PO décida alors de rejoindre les turboélévateurs.

– Ils vont arriver par les baies de débarquement. Le temps que nous y arrivions, ils se seront posés. Le ciel soit loué.

D2 déploya sa troisième jambe et roula à la suite de son compère à la carapace dorée sans faire de commentaires. Il aurait pu émettre quelques réserves quant à la nature de leurs potentiels sauveteurs, qu’il avait réussi à déduire d’après la marque et les numéros de série du vaisseau, mais il préféra les garder pour lui-même.

C3 PO n’avait pas négligé l’éventualité que les nouveaux arrivants soient des contrebandiers, des pillards ou des pirates de l’espace. Les aventures survenues aux deux droïds depuis qu’ils s’étaient enfuis du Boréalis, en compagnie de ce pauvre soldat Marcopius, avaient cependant donné au droïd de protocole un peu plus de confiance dans l’art de négocier un éventuel transport. Dans tous les cas, ses cellules énergétiques approchaient dangereusement du point zéro et un nouveau pas de deux avec des pirates de l’espace était préférable à l’arrêt total de ses fonctions vitales. Car dans ce dernier cas, Son Excellence se retrouverait livrée à elle-même sans que personne ne sache où elle se trouve. Le long des rues sombres et silencieuses, sous le dôme infesté par la peste, le droïd imagina les scénarios et les discussions possibles pour négocier un transport vers Coruscant. Il fallait éviter d’informer un hôte potentiellement agressif – ou plus simplement dénué de capacités de compréhension – de la nature de leur mission.

Les scénarios disparurent en fumée dans les processeurs du droïd quand il arriva avec D2 R2 aux portes de la plus grande des baies d’embarquement. Devant eux, dans le reflet inactinique de ses feux de position, un appareil noir comme l’ébène dont la coque lisse évoquait une carapace de crabe était en train d’abaisser sa rampe d’accès. C’était un Seinar IPV. Un vaisseau de patrouille de la Flotte Impériale.

– Seigneur, se contenta de dire C3 PO.

Tout bien réfléchi, il y avait fort peu de chances pour que les occupants de l’appareil acceptent de les déposer, lui et D2, sur Coruscant, fût-ce pour une importante somme d’argent.

Il était cependant trop tard pour faire demi-tour. Des silhouettes engoncées dans des combinaisons isolantes noires entreprirent de descendre la rampe. Il y avait des hommes et des femmes – reconnaissables à leur démarche –, chose inhabituelle pour un détachement de soldats impériaux. La petite troupe était accompagnée de deux sondes flottantes aux bras multiples qui ressemblaient à des araignées. Les deux appareils commencèrent leur analyse de la base en projetant alentour de puissants faisceaux de lumière blanche. Les soldats de choc traversèrent la piste constellée de taches d’huile en direction des deux droïds. L’un d’entre eux, une femelle Twi’lek au teint mordoré qui portait un casque spécialement modifié pour sa large tête, appuya sur le bouton de communication de sa combinaison.

– Ils sont deux…

C3 PO commença à s’inquiéter.

Le Service Impérial n’avait pas plus l’habitude d’engager des non-humains que d’engager des femmes. Le droïd observa les combinaisons un peu plus attentivement. C’étaient des CoMar 980 mais elles n’arboraient aucun signe distinctif. La poitrine et les manches portaient, cela dit, les marques d’emblèmes qu’on avait dû arracher.

– Aucun autre signe de vie sur la base ? demanda une toute petite voix dans l’intercom.

– Non, amiral. Tout a l’air d’avoir été pillé dans les règles de l’art.

– Il y a eu, en effet, d’importantes manifestations de pillage lors des phases finales de l’épidémie, ajouta C3 PO, soucieux d’apporter son aide. Mon partenaire et moi-même avons dénombré pas moins de cinq bandes organisées de pillards. L’ordinateur central de la base a été si consciencieusement détérioré que nous avons eu toutes les peines du monde à envoyer un signal de détresse.

– Faites-les passer à la décontamination, dit la petite voix. Ensuite, amenez-les-moi. Je veux savoir une bonne fois pour toutes ce qui se passe dans ce secteur.

Les deux droïds eurent à traverser deux chambres antiradiations puis à prendre un bain chimique. Ensuite, toujours escortés par le sergent Twi’lek, ils furent conduits à la porte d’un ascenseur sur lequel était écrit « privé ».

– Tu sais, D2, dit C3 PO, je pense qu’il ne s’agit pas du tout d’un détachement impérial. Le vaisseau, bien qu’il soit de conception et de construction impériales, ne porte aucune marque d’identification des troupes de l’ancien Empire. Il en va de même pour les uniformes des membres de l’équipage que nous avons eu l’occasion de rencontrer. Il se peut que nous soyons en présence de matériel dérobé à l’Empire par une faction neutre.

Les portes de l’ascenseur se fermèrent sans un bruit. La cabine vibra légèrement et se mit à monter. D2 sifflota.

– Une opération clandestine ? Quel genre d’opération clandestine pourrait bien être commanditée par les derniers gouverneurs impériaux encore en place ? Je suis certain que cela n’a rien à voir.

Les portes s’ouvrirent. Les officiers impériaux, capitaines et amiraux, avaient souvent tendance à mettre à l’honneur le noir et les lignes pures dans la décoration de leurs bureaux. D’une part, cela contribuait à la notion d’ordre, d’autre part, cela intimidait leurs interlocuteurs. La pièce dans laquelle venaient de pénétrer les deux droïds ne dérogeait pas à cette règle. C3 PO savait parfaitement que des écrans de contrôle et des consoles d’ordinateur étaient dissimulés derrière les panneaux muraux en obsidienne. En quelques gestes de la main, on pouvait à loisir escamoter chaises, lampes et matériel de dictée, faire apparaître et disparaître instruments de torture, systèmes d’entrave, nécessaire à raser, vin, caféine ou beignets…

Mais tout cela semblait bien secondaire au droïd en regard des facteurs de récognition qu’il pouvait accoler à la femme assise dans le seul fauteuil visible dans le bureau. Une femme grande, dure et athlétique, vêtue de la version moins stricte et plus féminine de l’uniforme d’officier impérial. Ses cheveux roux, pareils à la queue d’une comète, étaient retenus en une longue queue de cheval. Ses yeux étaient semblables à deux billes froides et son visage dénué d’expression. C3 PO n’avait jamais eu l’occasion de la rencontrer en personne mais en tant que spécialiste du protocole, il était programmé avec les fiches d’identification de toutes les personnes occupant, ou ayant occupé, des postes à responsabilité. Il la reconnut donc immédiatement.

– Dieu du ciel, D2, s’exclama-t-il. Je pense que ma programmation me joue des tours. Selon mes informations récentes, l’amiral Daala devrait être morte.

– Mais je le suis, dit Daala d’une voix calme.

 

Yan Solo se demanda s’il y avait des antécédents de folie furieuse dans sa famille.

Il croisa les bras et se posta devant la vue qu’offrait le hublot d’acier transparent. Il y avait là deux croiseurs de combat, le Courane et le Cracheur de Feu, une demi-douzaine d’appareils plus petits et le double de vaisseaux d’escorte, chasseurs ailes-X et ailes-E. Les lignes argentées des engins se détachaient contre la noirceur de l’espace. On aurait dit un banc de poissons blancs évoluant parmi les étoiles. Le tout nouveau matériel de la République. Rien à voir avec les horreurs antiques et bricolées de la Flotte Rebelle. Des appareils fiables, certes, mais aux équipages incomplets, constitués d’hommes et de femmes au bord de l’épuisement. Aucun d’entre eux ne tiendrait le coup face à ce qui les attendait.

Mais en considérant qu’ils avaient été rameutés au moyen d’un faux holographique, de quelques coups de gueule et de pas mal de tractations, ce n’était pas si mal.

Le regard du Corellien passa du hublot à l’écran principal. Sur le moniteur, Lando – qui avait embarqué sur Algar avec la Flotte – et son copilote Nien Nunb étaient en train de calculer les points de saut dans l’hyperespace. Chewbacca étudiait les données envoyées par les stations isolées de l’autre côté de la Nébuleuse du Voile Pailleté.

– T’as un signal ?

Le Wookie grogna une réponse affirmative.

– T’as vu dans quelle direction ils vont ?

– Vu leurs coordonnées de sortie de l’hyperespace sur l’écran, répondit Lando en pianotant sur son clavier, il se pourrait que ce soit Méridian même. Ce qui est stupide quand on sait que la planète est morte depuis des siècles. Non, attends, je dirais plutôt qu’ils sont dans les systèmes de Chorios.

Lando avait l’air épuisé des suites de son périple pour aller chercher du renfort, mais il était rasé de frais et impeccablement vêtu comme d’habitude. Yan, qui donnait l’impression d’avoir parcouru des kilomètres de piste dans la brousse, n’arrivait pas à comprendre comment son ami parvenait à donner en permanence l’impression qu’il sortait du bain.

– Je serais même prêt à parier qu’ils vont vers Pedducis Chorios. Ils auront peut-être maille à partir avec les quelques seigneurs de guerre pirates qui se sont alliés aux dirigeants locaux mais apparemment, il y a pas mal de profit à faire dans le coin. Quant à Nam Chorios, c’est rien qu’un tas de cailloux.

– Ouais, acquiesça Yan. Mais, par la plus grande des coïncidences, Seti Ashgad est originaire de ce tas de cailloux. Seti Ashgad qui nous a promis, juré craché, que la dernière fois qu’il avait vu Leia, elle allait bien. Et, alors que tout le monde est sur le qui-vive parce qu’on s’est enfin rendu compte que Leia avait disparu, voilà que quelqu’un voudrait envahir Nam Chorios…

– Mais c’est dingue ! Qu’est-ce qu’on peut bien aller chercher sur Nam Chorios ? protesta Lando, sentant sa fibre commerciale se révolter.

– J’en sais rien, dit Yan. Mais je pense qu’on va bientôt le découvrir. (Il se pencha sur la console et activa un canal de communication.) Ici le capitaine Solo. Notre point de saut dans l’hyperespace se trouve aux coordonnées sept-sept-cinq. La sortie se fera au cap neuf-trois-neuf-trois-deux…

Les yeux de Lando s’écarquillèrent à l’évocation de ces coordonnées de décélération trop proches de la planète.

– Yan, mon vieux…

Solo posa la main sur son micro.

– On veut arriver avant eux, pas vrai ? T’inquiète pas, je sais ce que je fais.

– Ce que tu fais c’est que tu es en train de nous envoyer droit sur Nam Chorios si on rate les coordonnées d’un cheveu !

– Eh bien, tu feras attention que pas un de tes cheveux ne dépasse ! répondit Yan abruptement. (Il se tourna vers la console de communication.) Cap sur Nam Chorios. Interception possible au moment de la sortie de l’hyperespace, alors soyez sur vos gardes.

Il jeta un coup d’œil aux données qui s’affichaient sur l’écran. Trois destroyers stellaires. Une demi-douzaine de patrouilleurs. Deux Interdictors.

Et probablement ce qui ne pouvait pas être détecté. La nuée silencieuse et mortelle d’aiguillons spatiaux commandés par RICC, attendant de les mettre en pièces au moment même où ils jailliraient de l’hyperluminique.

Il fallait être fou furieux.

– Allez Chewie, dit Yan. Mets la gomme.